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Avenue des Géants de Marc Dugain

Rencontre avec Marc Dugain à l'occasion de la parution d'Avenue des Géants en avril 2012.

Le personnage lui-même est-il un des « géants » du titre ?

Marc Dugain — Avec lui, on est tout de suite dans une dimension extravagante, déjà par sa taille – il mesure plus de 2,10 m, ce qui le marginalise d'entrée. Géant aussi par son intelligence : son QI est supérieur à celui d'Einstein ! Il aurait dû avoir une vie sous le signe du gigantisme positif. La vraie question, c'est pourquoi ce type a pu devenir un des serial killers les plus abjects de l'histoire américaine…

Le récit oscille entre l'enfermement et les grands espaces…

Marc Dugain — L'enfermement, c'est-à-dire notre incapacité à dépasser le cadre qui nous est fixé par les circonstances de notre enfance, puis par la société, l'éducation, etc., est un de mes thèmes de prédilection. Ce qui est extraordinaire chez ce personnage, c'est la conjugaison de son besoin de grands espaces et d'une incapacité à jouir de la liberté hors du commun. Je trouve le rapport des deux tout à fait romanesque.

Pourquoi avoir choisi un héros aussi négatif ?

Marc Dugain — Le problème de l'écrivain n'est pas de porter des jugements, le jugement est l'écueil essentiel de l'écriture. Ce qui m'intéresse est d'amener le lecteur à comprendre comment quelqu'un d'aussi doué a pu devenir une figure du mal. Même si je crois à la volonté, je pense que la constitution d'un être se fait en dehors des règles de volonté. C'est le cas pour Kemper/Kenner : si le personnage est extrêmement antipathique, c'est par ce qu'il fait, non par ce qu'il est.

Éprouvez-vous de l'empathie à son égard ?

Marc Dugain — Ce n'est pas un dingue qui tue n'importe quand n'importe comment, mais un être humain confronté à des circonstances qui le conduisent droit à la folie. Il résiste jusqu'au moment où il explose, il compense par le meurtre avant de comprendre que c'est sa mère qu'il doit tuer. Et, dès le moment où il tue sa mère, c'est terminé. C'est dans ce sens-là qu'on peut avoir de l'empathie pour lui..

Est-ce la clé de l'énigme ?

Marc Dugain — Les histoires de crimes, résolus ou non, m'indiffèrent, ce genre d'énigme ne m'intéresse pas. En revanche, l'énigme psychologique de la constitution de l'être humain me passionne. On voit comment mon personnage est soigné, puis considéré comme guéri, alors que les psychiatres sont complètement passés à côté du diagnostic.
C'est aussi un livre sur le hasard et les probabilités. Le titre Avenue des Géants évoque cette route forestière de Californie où le héros a un accident de moto. Sans véhicule, sans argent, il est obligé de retourner chez sa mère, alors que les psychiatres lui avaient interdit de la revoir. C'est à ce moment-là que tout bascule.

Pourrait-on parler d'ironie du sort ?

Marc Dugain — Le fait que des événements peu probables se réalisent est un thème très intéressant : comment cela est-il possible, et à quel moment prennent-ils des proportions extrêmes ?
Le livre traite aussi des névroses familiales. La transmission ne se fait pas uniquement par la génétique, mais aussi par un héritage psychologique, parfois psychopathologique : ainsi, un deuil quatre générations en arrière peut vous impacter aujourd'hui.

Jusqu'où va la documentation, où commence la fiction ?

Marc Dugain — J'aurais pu aller voir Kemper dans sa prison et faire sa biographie mais, s'il me fascine, il ne m'intéresse pas. Et je laisse aux spécialistes le soin de retracer minute par minute les faits et gestes d'un serial killer. J'ai écrit un roman pour qu'on se pose d'autres questions que de savoir comment il a dépecé ses victimes ! C'est aussi un livre que j'espère assez pittoresque par moments, parce qu'il y a quelque chose de drôle, parfois d'hallucinant dans ce personnage meurtri, si extraordinaire et si ordinaire à la fois. Au fond, il représente juste une déviation, une dégénérescence, et des gens comme lui sont une part de nous-mêmes.

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