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Yasmina KHADRA
« Llob est plus qu’un personnage pour moi, c’est mon meilleur ami. »



 

  En 1996, la publication en France de Morituri fait du commissaire Llob l’alter ego de Fabio Montale conçu par Jean-Claude Izzo. La venue de Double blanc et de L’Automne des chimères allait par la suite créer une sorte de « mystère Yasmina Khadra ». Était-ce un homme ? Une femme ? Était-il vivant ou bien mort ? La réponse vient en 2001 lorsque ce militaire algérien de carrière révéla sa véritable identité dans son roman L’Écrivain. Rencontre avec un homme qui, en pleine guerre civile, a cru, pour survivre, en la force des mots.
 
Rencontre avec Yasmina Khadra
 

  Llob veut dire « Lion. » Comment ce personnage vous est-il venu ?

  Il est né le jour où j’ai constaté que le livre commençait à battre de l’aile en Algérie. Suspendu entre l’érudition des uns et le chauvinisme stupide des autres, le lecteur algérien ne trouvait plus sur les étals des librairies de quoi se nourrir l’esprit sans devoir se compliquer l’existence avec des ouvrages confus ou dégueuler sur des pages tonitruantes de démagogie. À cette époque, le parti unique sévissait, et les écrivains étaient sommés soit de redorer le blason d’une nomenklura défigurée par ses abus et son encanaillement, soit de vanter la « Révolution 54 » jusqu’à satiété. J’étais convaincu que l’incompétence de nos gouvernants, conjuguée à leurs magouilles et à leur inconscience, allait faire tomber le ciel sur notre tête. J’ai donc créé le commissaire Llob pour rompre avec le roucoulement ambiant et proposer au lecteur un genre divertissant susceptible de l'aider à surmonter son déplaisir quotidien.

  Comment le militaire que vous étiez a-t-il pu enquêter sur le monde des corps de police algériens ?

  Je suis né poète avant de porter l’uniforme. Et un poète, même en refusant de se faire passer pour un visionnaire, sait regarder. Ma vie de soldat m’a permis, grâce aux différentes mutations qui ont jalonné ma carrière, de connaître mon pays. Pour installer Llob dans son univers, il me fallait juste jeter un coup d’œil sur les agissements de ses collègues. En ma qualité d’officier, j’avais des amis dans le corps de la police (j’en eus certains directement sous mes ordres durant la guerre anti-terroristes) et c’est ainsi que j’avais compris que nous, policiers et militaires, étions de la même pâte.

  Llob meurt, à la fin de L’Automne des chimères. Vous le faites revenir dans La Part du mort. Pourquoi l’avez-vous de nouveau convoqué ?

  Llob est plus qu’un personnage pour moi, c’est mon meilleur ami. Quand il m’invite à écrire ses enquêtes, il m’instruit et m’insuffle un sentiment de plénitude. Je suis le premier à éclater de rire lorsqu’il sort ses répliques assassines. À aucun moment, je n’ai l'impression de raconter une histoire en le mettant en scène ; je la vis et la partage absolument avec lui. Ce flic désabusé m’a aidé à traverser une guerre sans fléchir, en gardant ma lucidité intacte et en ramenant ma colère à sa juste mesure. J'aime sa pugnacité, somme toute pathétique, sa foi en son pays et l’espoir qu’il nourrit envers l’homme.
  Propos recueillis en février 2006 à la Foire du Livre de Bruxelles.

  Yasmina Khadra est né en Algérie, en 1955.

 
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