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Jean-Patrick MANCHETTE
Chez Manchette, en clando


  J'étais admirateur du travail littéraire de Jean-Patrick Manchette bien avant d'envisager d'écrire moi-même. Ma première rencontre avec lui a eu pour cadre son appartement près de la place de la Nation, sans qu'il sache qu'il allait lui tenir compagnie un après-midi entier. C'était en 1980, et je travaillais comme journaliste localier dans des canards de la Seine-Saint-Denis. Un copain photographe, Michel Chassat, avait reçu la commande de faire un portrait de Manchette pour un hebdomadaire national. Comme il savait que je lisais cet auteur, il m'a proposé de l'accompagner et de me faire passer pour son assistant lumière. J'ai tenté de donner le change en bidouillant des fils électriques, en changeant les filtres devant le projecteur tout en discutant... Manchette s'est vite aperçu que le grouillot s'y connaissait un peu question roman noir, et il a commencé à évoquer les textes en chantier, à sortir des travaux en corus comme la bande dessinée avec Tardi. A un moment, il a discrètement évoqué la phobie qui le tourmentait à l'époque, son agoraphobie. Le seul endroit où il se sentait en sécurité était cet espace, et pour comble de malheur, il avait été victime d'une agression quelques mois auparavant. Il nous avait confié qu'il n'ouvrait à personne qui sonnait à l'improviste, et Michel Chassat me le confirmait en m'expliquant les précautions prises pour la séance de photos. J'étais tellement impressionné que j'ai oublié sur un dossier de chaise la superbe écharpe que ma compagne venait de m'offrir pour mon anniversaire. Je m'en suis aperçu au bas de l'immeuble, mais je n'ai pas osé frapper à une porte aussi symbolique. Cache-col fichu.
  Nous nous sommes rencontrés une deuxième fois en Cantabrique, à Jigon, port délaissé d'une Espagne à l'agonie. Il avait vaincu son angoisse des espaces. J'avais alors publié une petite dizaine de romans, et je ne lui ai pas parlé de cette intrusion dans son camp retranché. J'ai pu tout de même lui dire qu'il m'avait ouvert une porte, celle du roman noir. Que c'était grâce à lui que j'avais tenté le coup, qu'il m'avait d'une certaine manière donné « le bon de sortie » en abordant sans ambiguïté, dès 1971, l'affaire Ben Barka par le biais de la fiction en écrivant L'Affaire N'Gustro. Puis j'ai évoqué le chox du Petit bleu de la côte Ouest, rédigé en 1973, l'année où se bouclait le boulevard périphérique parisien après quinze années de travaux et d'embouteillages. Un personnage tourne en rond, à 140 km à l'heure. Il a toutes les portes de sortie à sa disposition, mais il est incapable d'en choisir aucune, pareil à un écureuil qui actionne sa roue et pour lequel le but se perd dans le mouvement.
  La nouvelle forme d'une ville donnait naissance à une forme romanesque. On n'en a toujours pas épuisé le sens.

Didier Daeninckx  

  Jean-Patrick Manchette aimait le jazz, le cinéma et la littérature. Précurseur de talent, il a marqué son temps et influencé la fine fleur du roman noir français. Non content d'avoir largement contribué à l'évolution et à la reconnaissance du genre, il a laissé à sa mort un roman, La Princesse du sang, qui devait marquer, après dix années de retrait volontaire, son retour sur la scène littéraire. Inachevé, mais loin d'être inabouti, ce thriller publié une première fois en 1996 par les Éditions Rivages rejoint aujourd'hui au catalogue Folio policier les très grands classiques que sont La Position du tireur couché ou Le Petit Bleu de la côte Ouest. Épure du style et maîtrise de l'intrigue complétées par des notes finales de l'auteur font de ce grand roman une sorte de legs pour tous les curieux et les amateurs de perfection.

 
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