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La nouvelle traduction de 1984 par Josée Kamoun

La nouvelle traduction de 1984, chef d’œuvre de George Orwell, par Josée Kamoun vient de paraître en Folio. Découvrez un entretien avec la traductrice.

La nouvelle traduction de 1984 par Josée Kamoun

Il est maintenant en librairie : 1984, de George Orwell, retraduit par Josée Kamoun. À cette occasion, voici un entretien exclusif que la traductrice a accordé à Gallimard :

 

1. Selon vous, que peut apporter la découverte de l’œuvre de George Orwell à des lecteurs d’aujourd’hui ?

Josée Kamoun : L’œuvre de George Orwell est violemment actuelle. L’auteur démonte les mécanismes du pouvoir totalitaire et offre une grille de lecture qui est toujours valable. Il met en lumière la vraie nature du pouvoir. On a souvent effectué un rapprochement entre l’œuvre d’Orwell et la propagation des fake news lors de l’élection de Donald Trump. Mais on peut également évoquer la Chine. Big Brother est plus que jamais présent dans ce pays grâce aux nouvelles technologies. La reconnaissance faciale permet l’instauration d’un système de surveillance à grande échelle. Des caméras pourront scruter et contrôler les moindres faits et gestes des habitants et définir s’ils sont de bons ou mauvais citoyens. On constate que 1984 est donc tout à fait d’actualité, à ceci près, qui n’est pas une simple nuance, que le régime orwellien repose sur la pénurie et qu’aujourd’hui, via la technologie, la surveillance s’allie au contraire au consumérisme. 1984 s’hybride avec Le Meilleur des Mondes huxleyien.

 

2. La dimension politique du roman n’avait-elle pas fini par occulter ses qualités littéraires ?

JK : Comme on sait, Orwell, journaliste et chroniqueur, a eu tout loisir d’exprimer ses vues politiques. S’il a choisi le roman pour 1984, c’était bien pour développer des stratégies proprement littéraires en matière de composition, d’images, d’atmosphère. La puissance visuelle des descriptions du Londres sinistré, bombardé, délabré, que surplombent les quatre formidables pyramides des ministères dans les pages d’exposition, ou le charme bucolique du décor où Winston retrouve Julia – décor qu’il avait mystérieusement vu dans un rêve prémonitoire – sont autant d’éléments qui nous atterrent, nous charment, ou nous font rêver. Il y a une composante élégiaque rarement remarquée dans 1984. Parfois une dimension quasi fantastique. Bref, il était temps de rendre justice à ce texte d’un point de vue littéraire. D’en retrouver l’épaisseur. L’ambiguïté.

 

3. Nouvelle traduction, nouveau regard donc ?

JK : C’est le propre des « classiques » que de faire l’objet d’éclairages divers à travers le temps et l’espace, et les traductions successives n’ont pas vocation à corriger des erreurs éventuelles mais à faire émerger des virtualités inexploitées du texte. Pour autant, comme les langues évoluent et, comme la conception de l’œuvre d’art n’est pas figée, on peut entretenir l’illusion de « dépoussiérer » les traductions. Il est vrai qu’on ne traduit pas aujourd’hui comme en 1950 pour plusieurs raisons. La plus évidente est peut-être que le monde anglo-saxon, et même la langue anglaise dont un certain nombre de mots sont passés dans la nôtre, nous sont plus familiers. Ainsi, plus personne n’imaginerait de traduire « pub » par « bistrot ». D’autre part, les traducteurs ne sont plus condamnés à l’hyper-correction comme s’ils représentaient l’ultime bastion du beau langage ; nous autorisons sans réticence des niveaux de langue plus variés ; le familier, l’argotique, voire la « faute », ont leur place dans l’œuvre littéraire.  Il s’ensuit en l’occurrence que les « prolos » peuvent parler comme dans le texte original avec leurs singularités mises en évidence tout à fait délibérément par Orwell, car faisant partie des distinctions de classe.

Mais au-delà de ces considérations lexicales, il m’importait de transmettre la spécificité du  style acéré d’Orwell. J’ai souhaité mettre l’accent sur les particularités de l’écriture, notamment en faisant passer ce que l’on peut appeler les effets de relief,  le contraste entre les scènes noires comme celles de torture et, à l’opposé, celles de la révélation du plaisir charnel. Le corps occupe une place centrale dans le récit et ce trait correspond à une des préoccupations de ce roman post-victorien en rupture avec le puritanisme et l’hypocrisie de son temps.

 

4. Certains choix de la première traduction ne s’étaient-ils pas « patrimonialisés » en 70 ans, c’est-à-dire imposés comme originaux ?

JK : Il est vrai que l’œuvre du temps a ses paradoxes. Pour des raisons qui lui appartenaient Amélie Audiberti a laissé Big Brother en anglais, quoique cette appellation renvoie sans équivoque au « grand frère » soviétique incarné sur les affiches par Joseph Staline. Mais aujourd’hui, en partie grâce au retentissement international de l’œuvre, ce Big Brother est celui qui nous regarde « Big Brother is watching you », la figure de la Surveillance Absolue et « grand frère » renverrait à un tout autre contexte. A contrario, « novlangue » s’est imposé dans la conversation comme dans les médias mais s’est affadi et banalisé du même coup, devenant plus ou moins synonyme de « langue de bois ». Il me fallait donc restituer la violence de l’original qui désigne une « solution finale des mots » qui ne seront plus que bruit à terme. J’ai opté pour la traduction plus littérale de « newspeak » : « néoparler ».

 

5. Vous avez fait le choix du présent de l’indicatif dans votre traduction. Selon vous, quel effet cette modification temporelle opère-t-elle sur le lecteur ?

JK : J’ai d’abord débuté la traduction de l’œuvre au passé simple comme équivalent conventionnel du prétérit employé par George Orwell. Seulement en anglais, le prétérit est le temps de tous les récits, du plus épique, biblique « And it came to pass… »  au plus oral, quotidien, prosaïque « I met your brother at the post office ». Tel n’est pas le cas du passé simple français, impossible et dans la langue parlée, et dans la langue écrite non littéraire (articles de journaux, comptes-rendus, exposés), etc. Son usage l’assigne donc à la sphère de l’écriture de fiction et crée ainsi une distance avec le lecteur. Voilà le traducteur confronté à la question de l’effet ; or précisément, c’est l’effet qu’il est censé transmettre : ici la terreur immédiate, indépassable. Et le présent est le seul temps qui incarcère le lecteur dans le récit et dans cette angoisse. Au bout de quelques pages, j’avais trouvé mon effet.

 

« Une version beaucoup plus terrifiante, glaçante, oppressante que la première. »

France Inter

 

Bonne lecture avec Folio !

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