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L'ablation de Tahar Ben Jelloun

«Témoins vigilants, observateurs attentifs, il arrive parfois que les romanciers se voient confier des vies pour qu’ils les racontent dans leurs livres. Ils font alors fonction d’écrivain public. C’est ce qui m’est arrivé il y a deux ans lorsqu’un ami m’a demandé d’écrire son histoire.
Je suis devenu ami avec le professeur d’urologie qui le suivait, qui m’a, à son tour, encouragé à raconter l’histoire de ce patient. Selon lui, elle rendrait service à beaucoup de gens, et pas uniquement aux hommes qui subissent l’ablation de la prostate, mais aussi à leur entourage.»

L’ablation est aussi le récit d’une humiliation…
L’humiliation est une des conséquences de l’ablation. L’ablation, c’est d’abord une amputation, c’est physique, c’est quelque chose qu’on retire. La prostate, ça ne se voit pas, mais il y a des conséquences énormes.

Cette opération symbolise-t-elle toutes les autres ?
Non, ce n’est pas une opération comme les autres. Quelqu’un qui subit par exemple un pontage va vers une vie meilleure. Là, on essaie d’empêcher l’aggravation d’une situation, mais ce mieux n’est pas très enviable. Certes, on écarte la mort à brève échéance, mais on remplace la vie normale par une vie médiocre. Cette opération remet toute la vie en cause.
J’ai beaucoup travaillé là-dessus, j’ai notamment rencontré deux patients qui avaient vraiment besoin de se confier. Leur obsession, c’était la sexualité. Ils ne se demandaient pas si le cancer risquait de récidiver, ils acceptaient l’incontinence urinaire, mais ne plus pouvoir avoir de relations sexuelles les mettait dans une détresse énorme.
En discutant avec un malade qui avait préféré prendre le risque de la curiethérapie afin de préserver sa sexualité, j’ai compris que c’était affaire de choix personnel, un choix vécu de manière directe, et toujours tragique.

Se pose, aussi, la question de la survie à tout prix…
J’ai évoqué l’éventualité du suicide parce que certains m’en ont parlé, et je pense que ça peut arriver. A contrario, je me souviens d’un ami, mal soigné dès le départ, dont le cancer de la prostate s’est propagé dans tout son corps. Cet homme qui aimait sortir, aller au spectacle, était cloué chez lui, n’avait plus aucun confort de vie, souffrait de douleurs atroces, mais il tenait à la vie malgré tout. Il est mort en pleurant, ça a été horrible.

Le livre a-t-il une dimension morale ou philosophique ?
Je ne donne de leçon de morale à personne. C’est plutôt une façon de regarder en face les choses qui nous guettent, avec lesquelles il faut apprendre à vivre. Hier, le mot cancer était tabou. Aujourd’hui, on le prononce, on en parle. Mais il reste quand même des tabous en lien avec la sexualité, donc avec la vie, aussi bien pour une femme que pour un homme. Ceux-là, on n’en parle pas, ou alors on noie le poisson, on minimise : « Le cancer de la prostate, ça se soigne très bien, une curiethérapie et on n’en parle plus… » Ce n’est pas aussi simple, le bassin est une région du corps très sensible, la mort rôde, on la sent présente.

Comment mettre en mots cette expérience ?
J’ai vraiment fait un travail d’écrivain public, je me suis mis dans la peau de ces patients, je suis rentré dans leur tête, je me suis senti mal, j’ai commencé à consulter moi-même, j’étais dans une situation très étrange ! Certes, certains détails sont typiquement romanesques, parfois inventés, et j’ai imaginé une construction dramatique, ce qui fait pencher le livre vers le roman. Mais c’est surtout un ouvrage documenté, précis et concret : un roman-document, en quelque sorte.

Un livre qui fait sauter un tabou ?
J’ai beaucoup hésité à le publier, parce que je le voulais irréprochable. En même temps, je l’ai fait lire à des amis de ma génération, et dès le lendemain ils sont allés consulter ! Il est important de parler de ces choses-là, de ne pas rester dans le flou ou le déni. Ce n’est pas non plus un livre réservé aux hommes : le professeur d’urologie m’a confié que, contrairement à ce qu’on pense, ce sont les femmes qui sont les plus inquiètes, elles viennent consulter en cachette pour demander ce qu’elles peuvent faire pour leur mari ou leur compagnon. Au-delà de la littérature, j’espère avoir fait œuvre utile.

Entretien réalisé à l'occasion de la parution de L'ablation en janvier 2014.

© Gallimard

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