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Un pedigree de Patrick Modiano

Rencontre avec Patrick Modiano, à l'occasion de la parution d'Un Pedigree en janvier 2005.

 Pourquoi, aujourd'hui, cette envie de prendre la parole, de rendre publics ces faits réels, ces données personnelles ?

Patrick Modiano — Parce que plus de quarante ans ont passé et que tout cela appartient à une autre vie — et, comme je l'écris dans ce livre, à « une vie qui n'était pas la mienne ». Je n'éprouve aucune impression de trahison et d'indécence. Le seul événement qui m'a vraiment concerné pendant toutes ces années, c'est la mort de mon frère. Le reste ne méritait pas le secret et ce que Henri Michaux appelle « la discrétion de l'intime ».

Plus on entre dans la lecture de ces souvenirs, plus la frontière entre réalité et fiction semble s'abolir…

Patrick Modiano — Presque chaque paragraphe de ce livre peut se retrouver dispersé dans mes autres livres, et « transposé » dans l'imaginaire. Il suffit d'appuyer sur un bouton, comme sur un tableau de commande.

Tout ce petit monde évoque une troupe de mauvais comédiens : le passage où votre mère joue dans une pièce calamiteuse, écrite par un amateur fortuné et représentée uniquement pour ses amis, n'est-il pas emblématique de tout le livre ?

Patrick Modiano — Oui, on a l'impression de voir évoluer une troupe de comédiens sans grand talent qui jouent souvent faux. Mais malheureusement, je ne crois pas qu'ils éprouvent un grand plaisir à le faire. Ils font partie de ces gens qui meurent sans avoir appris sur eux-mêmes un grain de vérité. Ils ne savent pas qui ils sont en réalité. Ce sont des fantoches. Et, à cet égard, le passage auquel vous faites allusion est bien emblématique.

Il n'y a aucune rupture de ton entre ce livre et vos romans précédents, à l'exception notable d'un humour discret mais plutôt noir et décapant, comme si vous vous sentiez plus libre à l'égard des personnes réelles que des personnages de fiction…

Patrick Modiano — Je ne peux pas trop employer dans la fiction cet « humour discret, plutôt noir et décapant », parce que, à trop forte dose, cela orienterait la fiction vers la satire, et j'ai besoin que les personnages de fiction me fassent rêver.

Vous semblez finalement éprouver de la tendresse pour la plupart des protagonistes…

Patrick Modiano — Peut-être une certaine tendresse, mais qui se confond avec la pitié.

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