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L’Herbe des nuits de Patrick Modiano

Rencontre avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de L'Herbe des nuits en octobre 2012.

Dans le roman, le Paris des années soixante, époque de la décolonisation, apparaît presque aussi trouble que le Paris de l’Occupation…

Patrick Modiano — J’ai connu, adolescent, le Paris du tout début des années soixante où, dans certaines parties périphériques (Porte de Clignancourt, quartier de la Place d’Italie) et même dans certains établissements nocturnes — le Don Camillo, par exemple, proche de mon domicile —, on sentait l’atmosphère trouble de la guerre d’Algérie avec ses polices parallèles. Dans L’Herbe des nuits, il y a certains échos de cette période-là, mais le Paris de ce roman est aussi un Paris intérieur et onirique.

À plusieurs reprises, les lieux, les époques et les personnages s’entrecroisent dans l’esprit du narrateur. Est-ce à dire que nous vivons dans une forme de palimpseste ?

Patrick Modiano — Peut-être est-ce surtout dans les villes que l’on a l’impression de vivre dans un immense palimpseste où rien ne disparaît jamais tout à fait, même si les rues ne sont plus tout à fait les même ou que certains quartiers ont disparu depuis trente ans. Mais il reste toujours les présences dans l’air.

Le roman est traversé d’allusions à des livres trouvés par hasard, à des auteurs peu ou mal connus — Anthony Hope, Oser Warszawski, Tristan Corbière. Rappeler ainsi, même fugitivement, leur existence est-il une manière de dire que l’oubli n’existe pas ?

Patrick Modiano — Je crois que c’est cela que je cherche à exprimer dans mes romans : traverser une couche d’oubli pour atteindre cette zone où le temps est transparent, un peu comme un avion qui traverse une couche de nuages pour atteindre le bleu du ciel.

« Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie » : cette réplique est-elle un constat du vide de l’existence ou, au contraire, ce « si peu de chose » ne serait-il pas essentiel ?

Patrick Modiano — Le « si peu de chose » est, en effet, essentiel dans une vie. C’est souvent par le détail le plus infime que l’on peut deviner ou même retrouver l’ensemble.

Dans un film de Woody Allen, un personnage se demande si un souvenir est quelque chose que l’on a gardé ou quelque chose que l’on a perdu. Ici, les souvenirs du narrateur ne sont-ils pas les deux ?

Patrick Modiano — Oui, les souvenirs du narrateur sont à la fois ce qu’il a gardé et ce qu’il a perdu. Je crois que c’est cette sensation que j’ai voulu exprimer : ce mélange d’oubli et de mémoire. Un peu comme le titre d’un recueil de poèmes de Paul Celan : Pavot et mémoire, le pavot étant la fleur associée au sommeil et à l’oubli.

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