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Entretien avec Charles Pépin

Pouvez-vous nous retracer votre parcours et ce qui vous a amené à la littérature ?

  Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours adoré les mots et la beauté de la langue française. J’ai très tôt  été fasciné par leur pouvoir. Dès le début de l’école primaire, quand j’ai rencontré des désillusions ou éprouvé des peines, je me suis mis à écrire et j’ai découvert que je pouvais les changer en joie. Ce fut l’un des combustibles de mon désir d’écrire : cette métamorphose d’une souffrance existentielle en joie de créateur. Cela ne m’a jamais quitté.

Dans votre livre, La joie, vous distinguez la joie et le bonheur, pouvez-vous nous préciser ce qui les distingue?

  Le bonheur est un état de sérénité durable, d’équilibre serein. La joie est beaucoup plus folle, et moins durable : elle est un jaillissement. Le bonheur est incompatible avec la souffrance, la violence ou l’absurdité du monde. La joie, elle, reste possible même quand le bonheur ne l’est plus. La joie se déploie même souvent contre ce qui lui résiste, ou la menace. Elle est ce que nous sommes capables d’arracher à la violence ou à l’absurdité du monde. Distincte du bonheur, elle ne s’y oppose toutefois pas : elle en est comme la promesse. Finalement, chaque seconde de joie nous rappelle que le bonheur est possible. 

Pourquoi avoir voulu développer cette réflexion philosophique sous la forme d’un roman plutôt que d’un essai?

   Parce que j’avais envie d’éprouver et de rendre sensibles ces instants de jaillissement de joie au travers des émotions d’un personnage. Je souhaitais que cette joie soit incarnée, qu’on la voie et qu’on la sente dans des scènes, sans qu’il y ait rien à expliquer. J’avais un fort désir de revenir au roman après plusieurs essais. Mais au fond je n’ai pas vraiment décidé : le personnage de Solaro est apparu tout seul.

Solaro, personnage principal de votre livre, vit de grands moments d'adversité. Comment y réagit-il et comment ses réactions sont-elles jugées ?

   Vous connaissez le bon mot de Sacha Guitry : « je suis contre les femmes, tout contre ». La joie de Solaro jaillit contre l’adversité, « tout contre ». Elle est une réaction paradoxale face à l’adversité, une manifestation d’élan vital contre ce qui le menace, une manière aussi, plein de bon sens, de retrouver les plaisirs simples de l’existence quand bien même le malheur s’abat. Etrange Solaro, à la fois épicurien et stoïcien : épicurien car il sait jouir de la vie, stoïcien car il sait l’inutilité de se battre contre le sort. Ses réactions sont jugées scandaleuses dans un monde où c’est la plainte qui est reine, où le gémissement fait loi. Sa joie est une insulte à la manière de vivre des geignards et des faibles. Ils vont, à leur manière, le condamner à mort. Mais ils ne réussiront pas à tuer la joie.

Dans votre roman, nous retrouvons un écho évident à L'étranger de Camus. Comment avez-vous décidé de revisiter cette histoire et pourquoi?

   Je ne sais pas trop l’expliquer. Ce roman de Camus me hante depuis l’adolescence. Je le relis chaque été au soleil depuis plus de vingt ans. Et chaque fois j’y trouve des choses nouvelles. Je pense qu’il m’évoque un monde que je n’ai pas connu, mais où ma mère a vécu jusqu’au retour des français d’Algérie. J’avais fini « La Joie » quand j’ai appris que c’était mon grand père qui avait raconté à Camus, dans un café d’Oran, le fait divers qui lui a inspiré « L’étranger ». Je ne suis pas allé vérifier l’information mais l’idée me plaît bien ! Meursault, dans « L’étranger », n’est pas condamné à mort pour le meurtre de l’Arabe, mais à l’issue d’un procès qui est celui de son indifférence. Le procès de Solaro, de même, n’est pas celui de son crime accidentel, mais celui de sa joie. J’ai eu besoin de « remixer » ainsi le chef d’œuvre de Camus pour m’autoriser à dire ce que je n’aurais peut-être, sans cela, jamais osé dire.

Selon vous, quels facteurs empêchent la joie de nous atteindre ?

   La nostalgie de ce qui n’est plus et l’espoir quant à ce qui sera peut-être. Car la joie est pure présence au monde. C’est ici ou maintenant que je suis en joie. La comparaison aussi, qui le plus souvent rend triste. Bref, toutes les fascinations pour des « irréels » ou des fantasmes. La joie est toujours corrélée au réel : le réel d’une caresse du soleil sur la joue, le réel des corps dans l’amour, le réel du monde que nous habitons.

Enfin, quels Folio recommanderiez-vous aux lecteurs et/ou quels titres constituent votre bibliothèque idéale ?

  Il y  en a tellement… J’adore tous ces romans philosophiques que l’on trouve chez Folio et suis immensément fier de les côtoyer désormais sur les étagères des librairies : La Nausée  de Sartre, La religieuse de Diderot, Candide de Voltaire ou évidemment L’étranger de Camus. Parmi les contemporains, je n’envisage pas de bibliothèque idéale sans les œuvres complètes d’Emmanuel Carrère ou de  Philippe Djian, qui m’éblouissent tous les deux par leur capacité de toujours se réinventer, par cette sorte d’intranquillité qui est la marque des créateurs. 

Entretien réalisé avec Charles Pépin à l'occasion de la parution de La joie

© Gallimard

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