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Le Mort qu'il faut de Jorge Semprún

Rencontre avec Jorge Semprún, à l'occasion de la parution du Mort qu'il faut en mars 2001.

Qui est ce « mort qu'il faut » ?

Jorge Semprun — C'est le souvenir le plus marqué qui me soit resté de l'épisode de ma vie que je raconte ici, et qui se déroule au mois de décembre 1944, lors de mon internement à Buchenwald : la recherche du mort qui partirait au crématoire sous mon nom et dont j'emprunterais le nom pour continuer à vivre. Pour éviter le risque d'un contrôle SS, il fallait trouver quelqu'un dont l'identité soit facilement échangeable avec la mienne, un mort qui m'aille bien !

Comment en étiez-vous arrivé à cette situation ?

Jorge Semprun — Un déporté Témoin de Jéhovah avait intercepté une dépêche venue de Berlin demandant des informations sur le détenu Jorge Semprun.
 J'ouvre une parenthèse : les Témoins de Jéhovah, qui portaient le triangle violet, étaient internés comme objecteurs de conscience. Ni résistants, ni communistes, ils n'étaient donc pas des « politiques » au sens nazi du terme. Très peu étaient encore vivants à Buchenwald à la fin de 1944, mais ceux qui restaient occupaient des postes de confiance dans le camp comme secrétaires, ordonnances ou domestiques des SS. Ils avaient ainsi accès aux documents administratifs, aux dépêches, écoutaient les conversations, et informaient les communistes allemands de la Résistance du camp.

Que signifiait alors ce genre de demande d'information ?

Jorge Semprun — C'était inquiétant. Dans les semaines précédentes, des dépêches similaires avaient demandé que soient recherchés de nombreux déportés, résistants français ou britanniques arrêtés en France, qui avaient été exécutés dès qu'il avaient été retrouvés. Les communistes allemands ont alors choisi de me « mettre au frigo » le temps de savoir ce qui signifiait exactement cette note.
 Je suis donc entré au lager, l'infirmerie, où j'ai séjourné quarante-huit heures. J'étais caché avec les moribonds, dans le lit voisin d'un jeune Français dont j'aurais pris l'identité si nécessaire.

Qu'en était-il en fait ? 

Jorge Semprun — Je n'étais pas trop inquiet, car tous ceux qui avaient été recherchés et exécutés occupaient de hautes fonctions dans la Résistance, alors que je n'étais rien. En fait, la note provenait simplement de l'ambassade d'Espagne franquiste à Paris, sur la demande de ma famille qui souhaitait avoir de mes nouvelles.

Pourquoi avoir attendu plus de cinquante ans pour raconter cet épisode ?

Jorge Semprun — Parce que je l'avais refoulé si loin qu'il était sorti de ma mémoire. Son souvenir a ressurgi brusquement, lors d'une conversation avec le peintre Zoran Music, interné, lui, à Dachau, d'où il a ramené des dessins de corps croqués dans la réalité du camp. Soudain, en revoyant un dessin, que je connaissais pourtant déjà, et qui représente deux cadavres allongés tête-bêche, le souvenir de cette nuit dans le lager m'est revenu en détail, alors que je l'avais jusque-là complètement occulté. À partir de là, le livre s'est imposé.

N'y a-t-il pas aussi un « devoir de mémoire » ?

Jorge Semprun — Un facteur s'est surimposé à cette redécouverte : nous sommes dans la période où les témoins directs disparaissent, et il y a « urgence » à dire ce qu'on peut encore avoir à dire pour conserver la mémoire charnelle des faits, avant que la parole ne soit définitivement donnée aux historiens ou aux romanciers.

Quelle était alors l'importance de la littérature ?

Jorge Semprun — La faim, le froid, le travail, le manque de sommeil étaient très durs à supporter, mais on ne parle pas assez d'un des éléments les plus terribles, même si ce n'était pas le plus spectaculaire : la promiscuité. Tous les actes de la vie se passaient à la vue de tous, et chacun avait sa méthode pour essayer d'être seul.
Réciter des poèmes intérieurement ou à voix basse permettait de se raccrocher à un univers autre que celui du camp. Mais, quand on commence à oublier les poèmes, à n'en conserver que des fragments, ceux-ci deviennent de plus en plus précieux et c'est de plus en plus angoissant. J'ai d'ailleurs développé ce thème, essentiel dans ma mémoire de l'expérience concentrationnaire, dans L'Écriture ou la vie.
D'autres écrivains, comme Primo Levi, se sont ainsi raccrochés à un poème évoquant un souvenir d'enfance, une femme, autour duquel ils ont reconstruit leur identité. Et c'est la mémoire poétique qui m'a aidé à supporter cette nuit-là, allongé entre les mourants.

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