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Le voyant de Jérôme Garcin

«À dix heures, la sonnerie annonce la récréation. On se lève d’un bond. On se bouscule, se nargue, se défie – pour jouer, sans mesurer sa force. Par-derrière, un élève, en trébuchant, pousse Jacques, dont la tête heurte violemment un pupitre en bois blond maculé d’encre. Une branche de ses lunettes perce l’oeil droit et l’arrache. La douleur est atroce. Le visage en sang, Jacques hurle : ″Mes yeux ! Où sont mes yeux ?″ Il vient de les perdre à jamais. En ce jour d’azur, de lilas et de  muguet, il entre dans l’obscurité où seuls, désormais, les parfums, les sons et les formes auront des couleurs. »

Après Jean Prévost, vous consacrez un livre à un autre grand résistant oublié, Jacques Lusseyran. Est-ce une forme de révolte contre une certaine amnésie française ?
Oui, il y a là quelque chose de l’ordre de la réclamation. Pour Jean Prévost était fondé sur une colère très forte, très sincère : cet écrivain important, mort les armes à la main, restait totalement inconnu alors que les écrivains de la Collaboration étaient amplement réédités. Pour Lusseyran, c’est pareil. Dès 1941, alors qu’il n’est encore qu’un gamin aveugle de dix-sept ans, il se lance dans la Résistance et crée les Volontaires de la liberté, future composante du grand mouvement Défense de la France. À vingt ans, il est déporté à Buchenwald. Il survivra et laissera une œuvre abondante. Son livre le plus connu, Et la lumière fut, est réédité en permanence aux États-Unis et en Allemagne, Martin Scorcese a le projet d’un film autour de ce personnage inouï, qui va au-delà de ce que l’imagination d’un romancier pourrait inventer… Mais, en France, rien !

Faut-il entendre le titre, Le voyant, au sens d’«extra-lucide» ?
L’origine du titre se trouve dans la conviction profonde de cet aveugle, qu’il exprime dans tous ses livres : il voyait. C’est-à-dire qu’il retrouvait en lui-même la lumière perdue : s’il avait perdu ce qu’on appelle ordinairement la vue, il en avait gagné une autre. À cela s’ajoutait en effet une sorte de prescience, par exemple, lors du recrutement des futurs résistants, la cécité lui donnait, disait-il, la faculté de distinguer immédiatement qui était courageux ou lâche, fourbe ou sincère… Il l’attribuait à la nuit dans laquelle il était plongé, mais qui pour lui était au contraire une forme de très grande clarté. C’était un homme doué d’un sens supplémentaire, alors qu’en apparence il avait un sens en moins.

Il y a deux Lusseyran : le jeune résistant solaire, puis, à son retour de déportation, un homme plus sombre ?
C’est un cas aussi rare que révoltant : à son retour, ce résistant déporté n’a eu droit à rien, ni gratification, ni titre, ni médaille… Pire, alors qu’il espérait reprendre son parcours universitaire et intégrer l’École normale supérieure, il découvre une chose proprement inimaginable et odieuse : la loi vichyste infâme d’Abel Bonnard, qui interdisait aux aveugles et aux manchots de se présenter aux concours de la fonction publique, est toujours en vigueur ! Voilà un homme qui non seulement n’est pas reconnu pour son énorme travail dans la Résistance, mais à qui le grand rêve qui nourrissait sa vie, enseigner, est refusé. Paradoxalement, on le tient davantage pour un handicapé après la guerre qu’avant. Il sombre alors dans une longue nuit mentale, morale, affective, psychologique. Il se laisse embrigader dans le mouvement quasi-sectaire de Saint-Bonnet, quitte la mère de ses enfants pour multiplier les aventures féminines… Autant d’échappatoires à une situation qu’il vit très mal. Finalement, il va partir pour les États-Unis en 1955, et ce départ marquera sa véritable libération. Pour moi, il est sorti de Buchenwald en arrivant aux États-Unis, pas du tout en revenant à Paris.

Quelle est, pour vous, l’actualité de Jacques Lusseyran ?
L’enseignement qu’il nous laisse va bien au-delà de l’expérience de la Résistance et de la déportation. C’est d’abord une immense leçon d’espoir pour ceux qui ont perdu la vue. Cet homme a écrit – au sens propre, car il écrivait sur une machine mécanique et non sur une machine en braille, comme on pourrait le croire –, il a écrit pour expliquer que perdre la vue pouvait aussi donner la chance de voir autrement, différemment, profondément.
Je me rends compte aussi qu’année après année, on rend hommage aux jeunes résistants, aux jeunes fusillés, alors n’oublions pas celui qui a été à la tête d’un des premiers grands mouvements de Résistance. Non seulement l’oubli de Lusseyran n’est pas admissible, mais c’est une erreur, car je considère qu’à travers sa vie brève mais foudroyante et ses livres, il a toujours beaucoup à nous dire aujourd’hui, en 2015.

Entretien réalisé avec Jérôme Garcin à l'occasion de la parution de Le voyant.

© Gallimard.

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