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L'Émergence de l'homme de Ian Tattersall

Rencontre avec Ian Tattersall, à l'occasion de la parution de L'Émergence de l'homme en mai 1999.

Pourquoi parler d'« émergence » de l'homme, plutôt que de « naissance » ?

Ian Tattersall — Parce qu'aujourd'hui, il n'est plus possible de tracer une ligne inéluctablement droite des étoiles à la pensée, du Big Bang à l'espèce humaine : rien ne prouve l'existence d'une sorte de « principe anthropique » qui aurait guidé les mécanismes de l'évolution, l'apparition et l'organisation de la vie, voire les structures de notre univers jusqu'à la nécessaire « naissance » de l'homme.

Parler d'émergence, c'est donc restituer dans les origines de notre espèce toute sa place au hasard ?

Ian Tattersall — Oui. C'est un peu la fable de l'arbre et du buisson. L'arbre, c'est la manière dont trop souvent encore, en France ou ailleurs, on présente les origines de l'homme : comme un tronc planté droit, sans presque aucune branche morte, qui aurait vu se succéder les australopithèques, puis Homo habilis, Homo erectus, et enfin Homo sapiens. Le buisson, c'est désormais l'image de l'évolution qui se dégage des découvertes advenues au cours de ces vingt dernières années. Des branches mortes multiples et sans descendance, une évolution qui tâtonne, qui bricole sous l'empire du seul hasard, au point qu'il n'y a pas « naissance » de l'homme, mais « émergence », fruit imprévu d'adaptations contingentes.

Quelles sont les grandes découvertes qui rouvrent l'horizon d'interprétation ?

Ian Tattersall — Elles viennent des disciplines devenues nécessaires à la compréhension de nos origines : la paléontologie, la génétique moléculaire, l'éthologie ou bien encore la morpho-linguistique. Il y a d'abord celles, préhistoriques, de squelettes d'espèces hominidées jusqu'alors ignorées et qui ne sont aucunement nos ancêtres (Ardipithecus ramidus, Autralopithecus bahrelghazali ou Homo rudolfensis). Ces découvertes conduisent à postuler désormais qu'il n'y a pas eu uniquement succession des espèces, mais bien coexistence de certaines d'entre elles dans le temps et l'espace. Pourquoi l'une a-t-elle survécu et donné l'homme ? La réponse est apportée par la théorie de l'évolution qui porte désormais l'accent sur la « spéciation », c'est-à-dire la production incessante d'espèces nouvelles, et le « tri entre espèces », comme mécanismes de sélection naturelle. Une espèce survivra grâce à de petites modifications génétiques qui peuvent avoir de plus grands effets organiques ou fonctionnels : ainsi, on sait désormais que le larynx est apparu chez Homo heidelbergensis, espèce disparue, avec une fonction respiratoire, mais il permet le langage articulé, reflet de la fonction symbolique, quelque 50 000 ans plus tard seulement, chez Homo sapiens, lorsqu'apparaissent les centres cérébraux du langage ; il change alors de fonction. C'est ce que l'on appelle une « exaptation ».

L'émergence de l'humanité est donc plus tardive qu'on ne le croit ?

Ian Tattersall — Il faut bien comprendre la profonde discontinuité de notre évolution, le décalage constant entre les progrès des caractéristiques anatomiques et les progrès de l'intelligence : ainsi, par exemple, nombre de paléo-anthropologues pensent encore que l'aptitude à la fabrication d'outils s'est accompagnée de l'aptitude au langage, même sous une forme élémentaire, dès Homo habilis. Or cette dernière n'est acquise que par Homo Sapiens. Langage, faculté symbolique, conscience de la mort et invention de l'art n'apparaissent que très tardivement, au stade d'Homo sapiens, il y a 100 000 ans. Autant de caractéristiques qui n'avaient rien d'inéluctable, l'évolution ayant pu s'arrêter avec l'homme de Néandertal qui ne jouissait pas de celles-ci. Dans notre conception de l'évolution, renonçons donc aux visions dictées par une nécessité postulée et réintroduisons la formidable part de hasard opportuniste à laquelle notre espèce doit son émergence accidentelle.