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Passion arabe de Gilles Kepel

Quatre questions à Gilles Kepel

Quel est le sujet de ce nouveau livre ?

Passion arabe est le journal de mes voyages dans les pays arabes emportés par le maelström de la révolution depuis le printemps 2011 jusqu’à aujourd’hui. C’est un récit qui confronte l’expérience vécue au cours de ces deux dernières années, sur le terrain — où j’ai décidé d’aller partout et de voir tout le monde — et mes quatre décennies de familiarité avec cet univers. J’ai débuté mon approche du monde arabe en Syrie en 1974, passant la frontière turque : c’est celle-ci que je franchis — clandestinement — pour entrer en Syrie libérée dans le dernier chapitre du livre, et y être confronté à l’horreur de la guerre civile…

Comment vous est venue l’idée de l’écrire ?

La survenue des révolutions a tout bouleversé : il fallait que j’aille sur place, que je me plonge au cœur de ces sociétés pour comprendre ce qui se passait, en recueillir le témoignage. L’heure n’est pas encore à la théorie — comme dit le philosophe, « la chouette de Minerve se lève au crépuscule », et nous sommes à l’aube. Cette passion, c’est la mienne, celle de l’arabisant qui, au soir de sa vie, voit le monde qu’il a connu et étudié entrer soudain en gésine. Mais c’est aussi la Passion au sens de la souffrance, au sens où on parle de la Passion du Christ, de ces sociétés qui se sont engagées dans un processus qui porte autant d’espoirs immenses que de bouleversements violents, avec la résurgence islamiste dans toutes ses formes. Et je ne suis pas mal placé pour la percevoir. J’ai écrit mon premier livre Le Prophète et Pharaon, qui portait sur les étudiants islamistes dans l’Égypte de Sadate, en 1984 : ce sont les mêmes, trente ans après, qui sont aujourd’hui au pouvoir au Caire. Je les connais donc depuis longtemps…

Passion arabe marque-t-il une rupture dans votre œuvre ?

Plutôt une inflexion. Le récit subjectif m’a semblé la manière la plus adéquate pour traduire l’ampleur des bouleversements que je voyais, à chaud, sur le vif. Mais j’ai toujours privilégié un rapport littéraire à mon terrain d’études : je ne crois pas aux équations dont se gargarisent les sciences sociales, qui sont une des causes de leur déclin aujourd’hui, car elles se sont enfermées dans un charabia qui rebute le lecteur, qui a cessé, et on le comprend, de les lire. Je suis résolument du côté des humanités, dont la redécouverte est le grand besoin de notre temps. Mon livre précédent, Quatre-vingt-treize, avait déjà amorcé cette inflexion : elle est explicitement assumée dans Passion arabe.

Envisagez-vous une suite ?

Il y a quelques années, quand j’étais très pris par mes activités de professeur à Sciences Po, j’avais envisagé d’arrêter d’écrire. Mais, en décembre 2010, la direction de cet établissement a fermé les études arabes — le mois où Bouazizi s’immolait par le feu en Tunisie ! J’ai été accueilli à l’Institut universitaire de France où je peux me consacrer de nouveau quasiment à plein temps à l’écriture. Je suis désormais pris par cette passion qui habite le style où j’ai envie de me déployer, que je compte décliner à la fois à partir de mes recherches sur la France et ses banlieues, et du monde arabe au sens large.

Pour en savoir plus, voir l'entretien réalisé par l'Institut du monde arabe, le 27 mars 2013

© Éditions Gallimard