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Entretien avec Elena Ferrante

Entretien réalisé par Deborah Orr pour le magazine The Gentlewoman n°13 (Printemps-Été 2016). Traduit par Damien Charlotin.

Généralement, à ce moment de l’entretien, l’intervieweur fait une ébauche du sujet et de son contexte. Dans notre cas, Elena, puis-je vous demander de le faire vous-même, s’il vous plaît ?

Je ne peux pas. Je ne sais pas comment faire.

Peut-on dire, dans ce cas, que vous voyez Elena Ferrante comme une personne quelque peu mystérieuse, sans foyer, sans famille, qui existe dans votre esprit ?

Non, Elena Ferrante est l’auteur de plusieurs romans. Il n’y a rien de mystérieux à son propos, étant donné la façon dont elle se manifeste elle-même – peut-être même un peu trop – dans ses propres écrits, là où sa vie créatrice s’exprime dans toute son ampleur. Ce que je veux dire, c’est que l’auteur est la somme des stratégies d’expression qui façonnent un monde inventé, un monde concret peuplé de gens et d’événements. Le reste n’est que banale vie privée.

Pensez-vous qu’il est plus difficile pour les femmes – et surtout pour les mères – de maintenir leurs vies créatives séparées de leurs vies privées ?

Les femmes dans tous les domaines – qu’elles soient mères ou pas – rencontrent encore un nombre extraordinaire d’obstacles. Il leur faut étreindre trop de choses à la fois, et souvent sacrifier leurs aspirations au nom de leurs affections. Trouver un exutoire à leur créativité est donc particulièrement laborieux. Cela demande beaucoup de motivation, une discipline stricte, et de nombreux compromis. Surtout, cela implique son lot de culpabilité. Et pour ne pas supplanter une grande partie de sa vie privée, le travail créatif ne devrait pas absorber toutes les autres formes d’expression personnelle. Mais c’est la chose la plus complexe.

Vos romans sont intimistes, souvent « domestiques », mais toujours avec un ancrage socio-économique très fort dans lequel vos personnages ont été façonnés. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos des questions qui ont forgé votre propre conscience politique ?

Je ne suis pas spécialement passionnée par la politique, cette dernière étant un manège interminable de chefs petits et grands, tous généralement médiocres. À dire vrai, je trouve la politique ennuyeuse. Je confonds les noms, les événements mineurs, leurs positions politiques. Mais j’ai toujours accordé beaucoup d’attention aux conflits économiques et sociaux, à la dialectique – si on peut l’appeler comme ça – entre haut et bas. Peut-être est-ce parce que je ne suis pas née, ni n’ai grandi dans l’aisance. Grimper l’échelle sociale a été très difficile pour moi, et je ressens encore aujourd’hui beaucoup de culpabilité vis-à-vis de ceux que j’ai laissés derrière moi. J’ai aussi dû découvrir très rapidement que les origines de classe ne peuvent pas être effacées, peu importe que l’on ait remonté ou descendu l’échelle sociale. Même quand nos conditions de vie s’améliorent, c’est comme la couleur qui monte inévitablement aux joues de quelqu’un à cause d’une émotion forte… Je crois qu’aucun récit, même court, ne peut ignorer cette couleur.

 

Il est largement supposé que vous utilisez un pseudonyme non seulement pour protéger votre intimité, mais aussi celle d’une communauté napolitaine réelle dont vous tirez votre inspiration. Cette supposition est-elle correcte ?

Oui, et c’est l’un des éléments qui m’ont poussée à le faire.

Quels étaient les autres éléments ?

L’envie de se soustraire à toute forme de pression sociale ou d’obligation. Ne pas se sentir liée à ce qu’aurait pu devenir mon image publique. Se concentrer exclusivement et avec entière liberté sur l’écriture.

Avez-vous une idée de ce que les gens de cette communauté ressentent par rapport à vos livres ?

Non. Mais je dois dire que je ne me protège plus du monde où j’ai grandi. Au contraire j’essaie désormais de protéger les sentiments que j’ai pour ce monde, l’espace émotionnel où est né mon désir d’écrire et où il continue de grandir.

Philip Roth écrit que « la discrétion, malheureusement, n’est pas pour les romanciers ». Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec lui sur ce point ?

Je préfère parler d’appropriation illicite que d’indiscrétion. Écrire, pour moi, est une sorte de filet qui emporte tout avec lui : expressions et figures de style, postures, sentiments, pensées, soucis. En bref, la vie des autres. Sans même mentionner le pillage de l’énorme entrepôt qu’est la tradition littéraire.

Dans L’amie prodigieuse, l’enseignante soutient le personnage principal, Elena, dès son plus jeune âge. Mais elle rejette sa meilleure amie Lila. Était-elle injuste en favorisant Elena, ou a-t-elle compris que Lila était une personne qui préférerait toujours se reposer sur elle-même et suivre son propre chemin ?

L’école repère à la fois Lila et Elena. Mais les deux se sentent prisonnières. Lila est le genre de personne qui ne peut se résoudre à accepter des barrières si ce n’est pour les briser, mais a tendance à renoncer sous la pression. Tandis que Elena apprend immédiatement à utiliser l’environnement scolaire, de la même façon qu’elle apprendra plus tard à s’adapter opportunément aux situations qu’elle connaîtra au cours de sa vie, tout en se nourrissant d’une partie de la force de son amie.

 

Toujours à propos des protagonistes de L’amie prodigieuse, Lila est une penseuse très originale, mais elle est aussi prompte à changer de peau. Serait-il correct de voir en Lila une savante, plus douée qu’Elena d’une certaine façon ?

Non. La structure de la narration est telle que ni Lila ni Elena ne peut jamais être définitivement enfermée dans un schéma qui oppose l’une à l’autre.

 

Les caractères contrastés des deux femmes produisent des scènes d’une grande intensité dramatique. Mais les voyiez-vous comme des archétypes sur lesquels vous vouliez particulièrement vous pencher ?

Peut-être est-ce le cas – ça l’était certainement pour Olga dans mon second livre, Les Jours de mon abandon, mais dans ce cas, je n’ai pas senti que Lila ou Elena pouvait être réduite à un modèle type.

Dès le début, Lila et Elena ont des attitudes très différentes quant aux hommes et au sexe. Voyez-vous le désintérêt de Lila comme la source de son pouvoir sur les hommes ? Ou la différence entre les deux femmes a-t-elle un sens particulier pour vous ?

Je pense que notre sexualité nécessite encore d’être racontée et que, surtout dans ce contexte, l’importante littérature masculine constitue un obstacle immense. La façon dont Elena et Lila se comportent sont juste deux aspects différents de la façon dont les femmes doivent toujours s’adapter aux hommes et à leur sexualité, souvent dans la douleur.

 

Est-il juste de dire que le monde dépeint dans vos œuvres offre peu de possibilités de sortir de sa condition autrement que par les études et l’éducation, tant pour les hommes que pour les femmes ?

Non. Le personnage d’Enzo m’importe beaucoup : son parcours est difficile, mais mérite le respect. Et quoi qu’il en soit, c’est avant tout la narratrice, Elena, qui considère la culture, l’éducation, comme une façon pour elle de se sortir de la misère et de l’ignorance. Son parcours est apparemment un succès. Mais les changements profonds prennent des générations ; ils doivent impliquer tout le monde. Parfois, Elena elle-même se dit que les vies individuelles, même les plus heureuses, sont au bout du compte insatisfaisantes, et de beaucoup de façons pleines d’erreurs.

Cela a-t-il changé depuis les années 1950, quand le récit du cycle napolitain démarre, ou pensez-vous que cela s’est ancré encore plus – l’idée que seul le talent exceptionnel parmi les « classes inférieures » devrait être récompensé ?

Cela sera toujours ainsi tant que les désavantages de classe et les privilèges existeront. J’ai rencontré des personnes vraiment exceptionnelles, chez qui le désir borné de grimper l’échelle sociale est absent. Et donc le problème le plus sérieux est quand, dans des sociétés faussement égalitaires comme la nôtre, beaucoup d’intelligence – celle des femmes, en particulier – est gâchée.

Diriez-vous que Lila et Elena sont en rivalité ? Et s’agit-il de quelque chose que vous considérez comme important pour la place des femmes dans le monde ?

Non, la concurrence entre les femmes est bénéfique seulement si elle ne prend pas le dessus ; c’est-à-dire, si elle se double de sentiments d’affinité, d’affection, d’entraide, avec l’impression d’être mutuellement indispensables. Et ce, malgré l’envie, la jalousie, et le cortège de mauvais sentiments qui sont inévitablement présents dans les relations entre femmes. Bien sûr, cela signifie des relations et des sentiments très complexes, mais ce n’est pas un problème. Notre manière d’être est – pour des raisons historiques – beaucoup plus complexe que celle des hommes, pour qui la simplification est une façon rapide de régler les problèmes.

Malgré le succès matériel d’Elena, Lila émerge comme le personnage dominant. Cette impression est renforcée par le récit du point de vue de Elena, qui a souvent tendance à se déprécier – peut-être se sent-elle dominée par Lila. Serez-vous jamais tentée de laisser Lila raconter sa propre histoire ?

Non. Dans mon premier manuscrit, il y avait de longs passages du point de vue de Lila, mais j’ai ensuite exclu cette option. Lila ne peut être racontée que par Elena ; sinon, elle serait probablement incapable de se définir elle-même. Ce sont les gens qui nous aiment ou nous haïssent – ou les deux – qui parviennent le mieux à nous définir dans notre infinie complexité.

À laquelle des deux femmes êtes-vous le plus attachée ?

J’ai beaucoup d’amour pour Lila ; c’est-à-dire, j’ai beaucoup d’affection pour la manière dont Elena raconte son histoire, et la façon dont Lila raconte sa propre histoire à travers son amie.

Vous arrive-t-il de penser que votre anonymat limite votre capacité à nourrir le débat inspiré par vos œuvres ?

Non, mon travail s’achève avec la publication. Si les livres ne contiennent pas, en eux-mêmes, leurs raisons d’être – questions et réponses – cela veut dire que j’avais tort de les faire publier. Tout au plus, je peux parfois écrire quand quelque chose me dérange. J’ai récemment découvert le plaisir de trouver des réponses écrites aux questions écrites telles que les vôtres. Il y a vingt ans, c’était plus difficile pour moi ; j’aurais essayé, mais j’aurais fini par abandonner. Désormais je vois ça comme une fructueuse opportunité : vos questions m’aident à réfléchir.

Le choix d’Elena comme pseudonyme, et aussi comme nom pour votre protagoniste dans L’amie prodigieuse, invite les gens à supposer qu’il s’agit de romans à clef. Est-ce un procédé littéraire, ou un vrai indice pour vos lecteurs ?

Utiliser le nom Elena m’a seulement aidée à renforcer la vérité du récit que je racontais. Même les écrivains ont besoin de cette « suspension volontaire de l’incrédulité », comme l’appelait Coleridge. Le traitement fictionnel du matériau biographique – un traitement qui m’est essentiel – est plein d’écueils. Dire « Elena » m’a aidé à m’attacher à la vérité.

Un des aspects remarquables de vos romans est qu’ils sont extrêmement narratifs, laissant le lecteur parvenir à ses propres conclusions, ou du moins penser qu’il est parvenu à ses propres conclusions quant à la masse de questions soulevées. Était-ce une décision consciente, choisir de montrer plutôt que de dire ?

Oui. Ce qui est important dans la narration ce sont les actions et réactions des personnages, les espaces dans lesquels ils se meuvent, la façon dont le temps s’écoule. Le narrateur compose une partition ; les lecteurs la jouent et l’interprètent. Un récit est une sorte de cage étrange, une cage qui vous enferme et qui, pourtant, vous fait vous sentir libre.

Quelles sont les choses les plus importantes que vous aimeriez que vos lecteurs apprennent, ou auxquelles vous aimeriez qu’ils pensent, en réaction à la lecture de vos livres ?

Permettez-moi de ne pas répondre à cette question. Les romans ne devraient jamais venir avec un mode d’emploi, et certainement pas rédigé par ceux qui les ont écrits.

 

Cherchez-vous à parler d’abord aux femmes dans vos écrits ?

On écrit pour tous les êtres humains, toujours. Mais je suis heureuse que mes lecteurs soient avant tout des femmes.

Pourquoi cela ?

Nous, nous toutes, devons construire notre propre généalogie, une généalogie qui nous donnera du courage, nous définira, et nous permettra de nous appréhender indépendamment de la représentation des hommes, de la façon dont ils nous définissent et cataloguent – depuis des millénaires. Leur tradition est puissante, riche d’œuvres splendides mais c’est une tradition qui a exclu, beaucoup trop exclu ce qui nous est propre. Narrer minutieusement, librement – et même de manière provocante – notre propre « plus que ça », est important : cela contribue à dire ce que nous sommes ou ce que nous voulons être. Il existe une citation d’Amelia Rosselli – l’une des poétesses italiennes du vingtième siècle les plus originales et désarçonnantes – qui date des années 1960. Il y a des années de ça, je l’avais adoptée comme un manifeste littéraire à la fois ironique et mortellement sérieux. C’est une exclamation : « Quel sombre et profond militantisme il y a dans mes règles ! »

 

Vos personnages féminins semblent enfermés dans un conflit entre passé et futur, tradition et modernité, conventionnel et non-conventionnel.  C’est un conflit qui est familier à toutes les femmes des générations récentes. À votre avis, où en sont les femmes aujourd’hui, en Italie et dans le monde ?

Je pense que nous toutes, de tous âges, sommes toujours au cœur de la bataille. Le conflit sera long, et même si nous pensons avoir laissé derrière nous une bonne fois pour toutes la culture et le langage de la société patriarcale, il nous suffit d’un regard au monde dans sa globalité pour réaliser que le combat est loin d’être terminé, et que tout ce que nous avons gagné peut encore être perdu.

L’ambivalence – quant au succès, à l’argent, à la carrière, au fait d’être mère, au mariage – imprègne vos livres. Les femmes ont progressé. Mais quelles sont les batailles que le féminisme a toujours à remporter ? Et doit-il changer de tactiques pour y parvenir ?

Avant tout, nous ne devons jamais oublier qu’il y a de vastes régions du globe où les femmes vivent dans les conditions les plus terribles. Mais même dans les espaces où beaucoup de nos droits sont assurés, il est toujours difficile d’être une femme dans la mesure où cela peut entrer en collision avec la façon dont même les hommes les plus cultivés et progressistes nous voient. Nous sommes embourbées au milieu du gué. Nous oscillons entre continuer à nous conformer aux attentes des hommes et adopter de nouvelles façons d’être femmes. Bien que libres et combatives, nous acceptons que notre besoin d’épanouissement dans ce domaine ou cet autre passe par les hommes au pouvoir, qui nous cooptent seulement après avoir évalué si nous avons suffisamment intégré la tradition masculine et sommes capables de devenir leurs dignes interprètes, libérées des problèmes et des faiblesses de la féminité.

Nous devons plutôt continuer de nous battre pour apporter un changement profond. Ce ne sera possible que si nous construisons une grande tradition féminine à laquelle les hommes seront forcés de se mesurer. Ce sera une longue bataille, concentrée sur la diligence des femmes dans chaque domaine, sur l’excellence de la pensée et l’action féminine. Le jour où un homme reconnaîtra publiquement sa dette à l’égard des œuvres d’une femme, sans exhiber la bienveillance condescendante typique de ceux qui se pensent supérieurs, alors seulement les choses pourront commencer à réellement changer.

Que pouvez-vous nous dire à propos de ce sur quoi vous travaillez aujourd’hui ?

Je ne raconte jamais à quiconque les histoires que j’ai en tête. J’en perdrais le désir d’essayer de les écrire.

Dernière question – accepteriez-vous les remerciements sincères d’une lectrice très reconnaissante ?

Je dois vous remercier, plutôt. Quand les lecteurs m’envoient des mots tels que les vôtres, je suis la première à m’émerveiller du succès de L’amie prodigieuse. Ce qui est vraiment à l’intérieur d’un livre est, avant tout, un mystère pour son auteur.